QUAND “GÉRER SES ÉMOTIONS” DEVIENT UNE PRISON
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J’ai appris à “gérer mes émotions” très tôt.
Chez moi, cela voulait dire ravaler mes larmes et sourire même quand ça brûlait à l’intérieur. Se tenir droite. Être sage. Ne rien laisser dépasser. Comme si de rien n’était.
À l’époque, je pensais que c’était une force.
Une preuve de maturité. D’adaptation. De solidité.
Avec les années — et avec mon métier de psychologue clinicienne — j’ai compris quelque chose de fondamental : ce n’est pas toujours nous qui décidons de “gérer” nos émotions. Bien souvent, c’est la société qui nous l’a demandé, très tôt, presque sans mots, comme une règle invisible qu’il ne fallait pas transgresser.
Et c’est souvent là que la souffrance commence.
Dès l’enfance, on nous apprend à rester calmes, à ne pas faire d’histoires, à garder le contrôle. À ne pas déranger. À ne pas prendre trop de place avec ce qui se passe à l’intérieur de nous. Bien sûr, apprendre à s’ajuster aux autres est nécessaire pour vivre ensemble. Mais quand la gestion des émotions devient un contrôle permanent, rigide, intériorisé… quelque chose se dérègle.
Car une émotion n’est pas un problème à résoudre.
C’est un signal vivant.
Les phrases que nous avons tous entendues — “Calme-toi”, “Ne pleure pas”, “Ce n’est pas si grave” — partent parfois d’une intention de protection. Mais à force d’être répétées, elles sèment en nous une idée sournoise : celle qu’une émotion serait une faiblesse. Quelque chose qu’il faudrait contenir, masquer, étouffer.
Alors nous apprenons à nous couper de ce qui nous traverse.
À fermer les vannes.
À serrer les dents.
Et pourtant, chaque émotion porte un message précis. La colère parle de limites franchies. La tristesse accompagne les pertes et les séparations. La peur nous alerte d’un danger ou d’une insécurité. La joie indique ce qui nourrit profondément notre élan vital.
Faire taire ces signaux, c’est un peu comme coller un morceau de ruban adhésif sur un voyant rouge du tableau de bord. La voiture continue d’avancer. De l’extérieur, tout semble fonctionner. Mais le moteur chauffe. Lentement. Silencieusement.
Plus on retient, plus la pression monte. Et un jour, cela déborde. Une crise d’angoisse, une explosion de colère, un épuisement brutal, un corps qui lâche. Et là, paradoxalement, beaucoup se promettent de “mieux se contrôler la prochaine fois”, refermant encore davantage le couvercle. Pendant que, dessous, le feu continue de brûler.
C’est ainsi que la gestion des émotions, pensée comme une compétence, devient une prison intérieure.
Au fil de ma pratique, j’ai cherché une autre façon de dire les choses. Une autre manière de transmettre. Une image qui permette de sortir de cette logique de contrôle pour entrer dans quelque chose de plus vivant, plus respectueux de notre fonctionnement humain.
C’est ainsi qu’est née la métaphore du jardin du cœur.
Et avec elle, La Botanique du Cœur.
J’ai imaginé le cœur comme un jardin intérieur. Un espace où poussent nos émotions, nos souvenirs, nos élans, nos valeurs. Un jardin façonné par notre histoire, par ce que nous avons reçu, par ce que nous avons traversé. Un jardin vivant, changeant, parfois luxuriant, parfois en friche.
Et un jardin, on ne le fait pas fleurir à coups d’ordres, de couvercles ou de pesticides. On ne lui crie pas dessus pour qu’il se tienne tranquille. On l’observe. On apprend à le connaître. On arrose ce qui a soif. On taille ce qui étouffe. On accepte aussi que certaines plantes poussent pour une raison, même si elles dérangent.
Cultiver ses émotions, ce n’est pas les laisser nous envahir.
Ce n’est pas tout accepter sans discernement.
C’est apprendre à écouter ce qui pousse, à comprendre pourquoi cela pousse, et à accompagner le mouvement plutôt que de le contraindre.
À travers mes séances d’hypnose et de méditation, je n’invite jamais à “contrôler” les émotions. J’invite à apaiser le système nerveux, à relâcher les tensions accumulées, à créer un espace intérieur suffisamment sécurisant pour que les émotions puissent être entendues sans nous submerger. À les rencontrer. À comprendre leur message. À se rencontrer soi-même avec plus de douceur et de bienveillance.
Il ne s’agit plus de gérer au sens de maîtriser.
Il s’agit de réparer, d’écouter, de rétablir un dialogue.
S’asseoir avec ses émotions comme on s’assoit avec un vieil ami. Sans chercher à le faire taire. Sans vouloir le corriger. Juste en étant là, présent, disponible. Car c’est souvent dans cette qualité de présence que quelque chose s’apaise de lui-même.
Les émotions ne sont pas là pour nous piéger.
Elles ne sont pas nos ennemies.
Elles sont des guides.
Et si, au lieu de les combattre, nous apprenions à marcher avec elles ?
Pas à pas.
Comme on apprend à jardiner.
Je vous partage quelques outils de jardinier du coeur dans cette vidéo :
Julia Decugis
Créatrice de La Botanique du Cœur