Troubles du sommeil : quand le mental n’arrive plus à décrocher que faire ?

Troubles du sommeil : quand le mental n’arrive plus à décrocher que faire ?

Quand le sommeil devient difficile, ce n’est pas toujours le corps qui résiste : c’est parfois l’esprit qui n’arrive plus à décrocher

Lorsqu’on parle de troubles du sommeil, on imagine souvent un problème presque purement physiologique. On pense à l’endormissement, aux réveils nocturnes, au rythme biologique, à la fatigue accumulée, parfois même à une forme de dérèglement du corps qu’il faudrait corriger. Bien sûr, tout cela existe, et le sommeil a évidemment une dimension biologique essentielle. Pourtant, dans ma pratique, je constate souvent que la difficulté ne se situe pas uniquement là.

Beaucoup de personnes qui dorment mal ne manquent pas seulement de sommeil. Elles manquent surtout d’un espace intérieur dans lequel il deviendrait enfin possible de relâcher ce qui a été porté toute la journée.

C’est d’ailleurs ce qui rend certaines nuits si éprouvantes. Le corps est fatigué, parfois même épuisé, et pourtant quelque chose continue de tourner à l’intérieur. La journée ne se termine pas vraiment au moment où l’on se couche. Elle continue sous une autre forme. Elle se transforme en pensées qui reviennent, en scènes que l’on repasse, en anticipations, en dialogues intérieurs, en inquiétudes, en listes mentales, en culpabilité parfois, en tension diffuse souvent. Le silence extérieur arrive, mais le mouvement intérieur, lui, reste encore très actif.

Je trouve que ce point mérite d’être regardé avec attention, parce qu’il change profondément la manière de comprendre certaines insomnies. Le problème n’est pas toujours que la personne “n’arrive pas à dormir” au sens simple du terme. Le problème est souvent qu’elle n’arrive plus à quitter cet état intérieur de mobilisation dans lequel elle a vécu toute la journée, et parfois bien plus longtemps encore.

Chez certaines personnes, notamment celles qui ont un fonctionnement très consciencieux, très engagé, très sensible, le soir ne correspond pas à un moment où le système s’éteint naturellement. Il correspond au moment où tout ce qui a été contenu, différé ou maintenu à distance dans la journée commence enfin à remonter. Tant qu’il faut agir, répondre, travailler, s’occuper des autres, tenir le rythme ou faire face à ce qui doit être fait, une forme de tension peut rester relativement invisible. Mais dès que le monde extérieur ralentit, cette tension devient soudain beaucoup plus perceptible.

Le lit se transforme alors en un lieu paradoxal. Il devrait être l’endroit du repos, de la récupération, du relâchement. Or, pour beaucoup, il devient l’endroit où l’on se retrouve seul face à tout ce qui n’a pas encore été digéré psychiquement.

C’est pour cela que je me méfie toujours des explications trop rapides sur le sommeil. Réduire l’insomnie à une simple difficulté à “couper le cerveau” me paraît un peu court. Derrière un mental qui tourne le soir, il y a souvent quelque chose de plus profond qu’une agitation mentale isolée. Il y a parfois une charge émotionnelle qui n’a pas trouvé sa place. Il y a parfois une pression interne devenue permanente. Il y a parfois une exigence de fonctionnement qui laisse très peu de place à la récupération. Il y a parfois aussi, plus discrètement, une difficulté à s’autoriser à lâcher.

C’est un aspect clinique que je trouve particulièrement intéressant, parce qu’il touche à quelque chose de très intime dans notre rapport à nous-mêmes. Certaines personnes ne s’empêchent pas seulement de dormir ; elles ont beaucoup de mal, au fond, à se donner le droit de cesser un instant de tenir. Elles restent intérieurement mobilisées même lorsqu’il n’y a plus rien à faire immédiatement. Comme si une partie d’elles continuait à croire qu’il fallait encore penser, encore vérifier, encore anticiper, encore régler quelque chose avant de pouvoir vraiment se reposer.

Or le sommeil ne se laisse pas approcher sous la contrainte. Il ne répond pas très bien à l’injonction, et encore moins à l’urgence. Plus une personne sent qu’il faut absolument dormir, plus elle risque d’entrer dans une forme de surveillance intérieure incompatible avec l’endormissement. Elle s’observe, elle évalue, elle s’inquiète du temps qui passe, elle redoute déjà le lendemain, et cette tension supplémentaire vient entretenir exactement ce qu’elle voudrait apaiser.

C’est souvent là que le cercle vicieux s’installe. Une première difficulté de sommeil déclenche de l’inquiétude. Cette inquiétude crée une pression. Cette pression augmente la vigilance. Et cette vigilance rend le sommeil encore plus difficile. À partir de ce moment-là, la nuit ne représente plus seulement un temps de repos espéré ; elle devient aussi un lieu d’échec, de lutte et parfois d’angoisse anticipée.

Bien dormir ne consiste pas seulement à “réussir à s’endormir”. Bien dormir suppose de pouvoir quitter, au moins un peu, cette posture intérieure dans laquelle on continue à gérer sa vie jusque dans son lit.

C’est aussi pour cela que les troubles du sommeil racontent souvent quelque chose de très précis sur le fonctionnement psychique d’une personne. Ils parlent de son rapport au contrôle, de son niveau d’alerte, de sa difficulté éventuelle à relâcher, de la place que prennent les préoccupations, de la façon dont les émotions sont accueillies ou contenues, et parfois aussi de la manière dont le repos lui-même est perçu. Car pour certaines personnes, se reposer n’est pas une évidence. Cela peut réveiller de la culpabilité, une impression de perte de temps, ou même une forme d’inconfort plus profond face au fait de ne plus être en train de faire, produire ou assurer.

Sous cet angle, le sommeil devient beaucoup plus qu’un simple indicateur de fatigue. Il devient presque un révélateur. Il nous montre comment une personne habite son monde intérieur lorsque tout ralentit autour d’elle.

J’observe souvent que les personnes qui souffrent de ruminations au coucher ont un esprit qui ne fonctionne pas seulement “trop”. Elles ont souvent un esprit qui a pris l’habitude de rester en responsabilité permanente. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Il ne s’agit pas seulement d’un cerveau trop actif, mais d’un système entier qui semble avoir du mal à comprendre que, pour cette nuit, il peut enfin déposer ce qu’il porte. Cette nuance est importante, parce qu’elle change la manière d’accompagner.

Le travail psychologique ne consiste pas alors à déclarer la guerre aux pensées, ni à exiger d’elles qu’elles disparaissent. Cela fonctionnerait rarement. Plus on cherche à chasser une pensée avec crispation, plus on reste centré sur elle. L’enjeu est plutôt d’aider la personne à modifier sa manière d’entrer en relation avec son activité mentale du soir. Il s’agit moins de faire taire de force que de créer les conditions d’un déplacement intérieur, d’un ralentissement, d’une prise de distance, d’un relâchement progressif.

Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de dormir. Il s’agit d’apprendre à redescendre mentalement, hors de la journée, loin de la vigilance, sortir du pilotage continu.
Redescendre, parfois, hors de cette croyance très installée selon laquelle l’on doit tout tenir jusqu’au bout. En d'autres mots : lâcher prise. Et ce n'est pas chose facile.

Derrière la difficulté à s’endormir, il y a parfois un rapport à soi marqué par l’exigence, la suradaptation, la charge mentale, le perfectionnisme ou la peur de décevoir. Certaines personnes se couchent avec, en elles, un juge encore éveillé, un organisateur encore en activité, une sentinelle encore debout. Et l’on comprend alors pourquoi l’endormissement devient si difficile : le repos ne dépend pas seulement du corps, il dépend aussi de l’autorisation psychique que l’on se donne de cesser d’être en alerte.

Cette idée me paraît particulièrement importante dans le contexte actuel, où tant de personnes vivent dans une forme de mobilisation chronique. Nous parlons beaucoup de fatigue, mais peut-être pas assez de cette incapacité progressive à décrocher intérieurement. Or on peut être très fatigué et demeurer profondément tendu. On peut avoir sommeil et rester pourtant en état d’activation. On peut avoir besoin de repos tout en ayant perdu, en partie, l’accès psychique à ce repos.

C’est la raison pour laquelle les approches sérieuses du sommeil ne se limitent pas à quelques conseils d’hygiène de vie, même si ceux-ci peuvent être utiles. Elles demandent aussi d’explorer la manière dont la personne vit ses soirées, ce qui occupe son esprit au coucher, ce qu’elle porte encore, ce qu’elle redoute, ce qu’elle n’arrive pas à déposer, la relation qu’elle entretient avec le contrôle, avec la performance, avec le lendemain, et parfois même avec sa propre vulnérabilité.

Il arrive d’ailleurs qu’une personne commence à mieux dormir non pas parce qu’elle a enfin trouvé “la bonne technique”, mais parce qu’elle a commencé à se parler autrement le soir. Parce qu’elle a cessé de se brutaliser intérieurement. Parce qu’elle n’exige plus de son esprit qu’il obéisse immédiatement. Parce qu’elle comprend un peu mieux ce qui s’agite en elle. Parce qu’elle crée, petit à petit, un passage plus doux entre l’état d’éveil et l’état de repos.

C’est dans cet esprit que j’aime proposer des séances qui accompagnent ce mouvement de décrochage intérieur. Non pas des contenus qui promettent magiquement de faire dormir, mais des espaces qui aident à ralentir, à déposer, à desserrer la pression, à sortir un peu de la lutte, et à retrouver ce climat intérieur sans lequel le sommeil a tant de mal à venir.

Lorsqu’un mental tourne en boucle le soir, il ne faut pas forcément entendre cela comme un défaut personnel ou comme une incapacité à bien faire les choses. Il faut parfois y voir le signe qu’une personne a vécu trop longtemps en tension, en responsabilité, en adaptation, en charge, et qu’elle a besoin de réapprendre un geste devenu moins accessible qu’il n’y paraît : celui de se laisser rejoindre par le repos.

Et c’est peut-être là, au fond, que se situe l’un des vrais enjeux psychologiques du sommeil. Dormir, ce n’est pas seulement fermer les yeux. C’est accepter, pour quelques heures, de ne plus tout porter.

Pour vous aider à poser vos valises mentales, j'ai crée cette hypnose :

https://youtu.be/lKh3g9zfAPs

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